Des murs dans l’eau_

Ce projet de film autour de l’autisme et de la différence psychique a été impulsé par mon histoire familiale et le parcours de vie de mon frère Simon, diagnostiqué trouble du spectre autistique. Il a commencé dans l’intime pour s’ouvrir ensuite à d’autres visions et d’autres vécus : au Sénégal où j’ai découvert le N’deup, une pratique thérapeutique Lébou soignant les personnes en souffrance psychique grâce au chant, à la danse, la transe...

Le projet Des murs dans l’eau tire son titre d’un plan-séquence de 3 minutes. Je filme mon frère qui se tient debout devant moi, dans l’eau. Il me regarde, avec un air interrogateur. Puis il semble s'éveiller. Il me sourit et me demande si je le prends en photo. Les autistes ont parfois la sensation que leur être n’est pas solide et qu’il s’écoule hors d’eux. Les murs ou les objets solides dans lesquels ils peuvent entrer, parviennent à leur redonner un sentiment de contenance. À l’inverse, les murs peuvent aussi parfois être ce qui sépare les êtres, ou ce qui bloquent. Ce projet se veut comme une tentative de dissoudre ces séparations sclérosantes, ces barrières mentales ou physiques, ces murs, dans l’eau.

Mon travail plastique est souvent orienté par les relations que j’entretiens à ma famille et aux différents évènements qu’elle traverse. Ainsi, l’agriculture et les questionnements sur l’agriculture chimique sont devenues un point central de mon travail lorsque mon grand-père, ancien agriculteur, a développé un cancer. À ce moment, j’ai commencé à prêter attention à cette nature que l’on modifie et à envisager la création artistique comme un espace de soin. Au fil de mes recherches, j’ai découvert que les pesticides (qui sont pour certains des causes de cancers), sont également une des causes probables de l’autisme du fait de leur teneur en perturbateurs endocriniens. Cela m’a permis d’établir une connexion entre l’étude que je mène sur l’environnement et ma volonté de produire un travail sur les personnes en souffrance psychique.

Cette question de la différence psychique, me tient à cœur du fait de mon histoire personnelle, mais aussi du point de vue des enjeux sociétaux qu’elle soulève et entraîne avec elle. L’autisme se défini comme un trouble envahissant du développement, qui affecte les fonctions cérébrales. Ce syndrome n’est plus considéré comme une maladie psychiatrique, ni comme une maladie en générale, car c’est un état dont on ne guérit pas. Les personnes autistes ressentent le monde d’une autre manière. La perception d’un son fort par exemple, pourra être vécue par les autistes comme une sensation qui envahit leur être. Ces différences impliquent que les personnes autistes s’adaptent d’une manière spécifique, et construisent des comportements qui leur permettent de supporter ce type de phénomène. Ainsi, de manière sous-jacente, c’est le problème de la construction de la réalité qui est posée. Les mondes des autistes ne sont pas moins réels que les nôtres, mais comme ils ne recoupent pas la réalité du plus grand nombre, ils sont jugés comme un écart à la norme. Or, établir un dialogue avec des autistes et tenter de comprendre leur mode de penser, c’est élargir nos champs de perceptions, c’est ouvrir une autre voie d’accès au réel. Bien que leur non-adaptation au monde en commun relève pour eux d’une souffrance et qu’il est nécessaire de les aider, ils peuvent cependant eux aussi, nous aider à ré envisager les normes que nous établissons comme allant de soi.

Il y a autant d’autismes que de personnes autistes. On parle du trouble du spectre autistique, car chaque cas s’exprime différemment. Pour coller au plus près des réalités de ce syndrome, je souhaite au sein de mon travail de recherche documentaire, multiplier les points de vues et les voies d’accès afin de croiser les regards et les différentes expériences autour de l’autisme. J’ai commencé à travailler dans le cadre familial. Cette partie est pour moi centrale, car la famille est la première structure qui accompagne les autistes, et c’est aussi l’endroit d’où je me place pour raconter cette histoire. La première partie de ce projet, avec Simon, s’est traduit par des moments de travail en commun filmés, mais aussi par des assemblages de ma part, des vidéos ou des dessins qu’il réalise lui-même. Il ne sait ni lire ni écrire, mais il peint énormément. Il a peint sur les murs de sa chambre, les cocardes de ses équipes de foot favorites, pour la plupart, des "petits poucets", des équipes classées entre la 4e et la 6e division. J’ai entre autres, reproduit ces dessins, dans une tentative de traduction, de dialogue, une volonté d’entrer dans ses gestes et sa matière.

Différences psychiques et ethnopsychiatrie Hôpital de Fann et pratique du N’deup
De Clichy-sous-bois / Montfermeil à Dakar / Yoff / Bargny

À l’origine, mon projet s’axait principalement sur les différences de perceptions entre personnes dites atypiques (autistes) et neurotypiques (dans la norme).

Aujourd’hui, grâce à de nouvelles rencontres sur le territoire de Clichy-sous-bois / Montfermeil (et plus largement du 93) le projet s’ouvre à d’autres sphères et pose ces questions via un prisme plus sociétal, telles que : quels regards construisent les sociétés sur les personnes en difficulté psychique ? Comment leur souffrance est-elle prise en charge (ou non) par les sociétés dans lesquelles elles éclosent ? Comment les manières d’être au monde et de percevoir de ces personnes, peuvent nous amener à questionner et redéfinir nos normes et nos codes sociaux ? Mais aussi, comment les troubles psychiques viennent corroborer d’autres questionnements sur les marges, qu’elles soient géographiques, artistiques, sociales...

Je souhaite élargir cette réflexion et tenter d’entrevoir des dispositifs d’accueil plus souples pour les personnes en difficulté psychique afin de les mettre en valeur au sein du projet de film. Dans cette perspective, il me semble important d’étudier les démarches qui ont été développées hors de France, afin de continuer à décentrer les regards. Je vais réaliser un voyage à Dakar afin de mener des recherches dans les archives de l’hôpital de Fann. Les docteurs Moussa Diop et Henri Collomb, à contre-courant des pratiques coloniales, y furent avant-gardistes dans l’étude de l’ethnopsychiatrie. Leur méthode visait à prendre en compte les spécificités culturelles des patients, en se basant sur les principes thérapeutiques de leurs savoirs traditionnels. Ces approches transculturelles résonnent également avec le travail auprès des habitants de Clichy-sous-bois / Montfermeil issus par exemple de la diaspora Africaine. Parallèlement à mon intérêt pour les archives, je souhaite poursuivre des recherches sur le N’deup que j’ai entamé il y a 2 ans à Dakar et ses banlieues (Keur Massar et Bargny). Le N’deup est une pratique thérapeutique Lébou intéressante pour mettre en perspective nos dispositifs thérapeutiques occidentaux. En effet, dans le N’deup, c’est la communauté toute entière qui prend en charge le trouble psychique d’une personne au sein de cérémonies, de danses, de chants, de repas...