IN MY LANGUAGE,

Mel Baggs

extrait

 

La partie précedente de cette
vidéo était dans ma langue maternelle.
De nombreuses personnes
ont supposé que
lorsque je parle de «langue maternelle»,
cela signifie
que chaque séquence de
la vidéo contient un message symbolique,
destiné à être interprété par l’esprit humain.
Mais mon langage ne consiste
pas à concevoir des
mots ou des symboles visuels
afin que les
gens puissent
les interpréter.
Il s’agit d’un dialogue
constant avec tous les aspects
de mon environnement.
Il s’agit de réagir physiquement
à tout ce qui m’entoure.

 

Dans cette partie de la vidéo, l’eau ne symbolise rien.
J’interagis simplement avec l’eau pendant
que l’eau interagit avec moi.
Loin d’être gratuite,

ma façon de
me mouvoir est une réponse
continue à ce qui m’entoure.
Ironiquement,

ma façon de me mouvoir
en réponse à ce
qui m’entoure induit
que l’on dise de
moi que je suis
«dans mon monde»
alors que 
lorsque
j’interagis avec moins
de variations
à une part bien
plus limitée de
mon environnement,
les gens disent que

 

 

«je m’ouvre à un vrai rapport au monde».
 

Ils jugent mon existence, ma conscience et mon statut
de personne en se basant sur mes
réactions face à une partie minuscule
et limitée du monde.

Les neurovisons du monde se répartissent en spectre sur un signe infini

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Il y a,

Poème de Aube Martin, Autiste Asperger,

extrait

 

Il y a trois lignes pour le ruisseau, trois colonnes de chute d'eau

 

Il y a quelqu'un qui va venir mais elle ne sait plus qui.

 

Il y a la tête qui s’évapore dans le vide de l'hiver.

 

Il y a les restants et les épaisseurs au centre.

 

Il y a sa présence à signaler tant qu'il est encore temps

 

Il y a une brise fraîche qui lutte contre la panique

 

Il y a le monde ordonné dans le mystère de la vérité

 

Il y a des divagations sur l'intime fermé à double tour

 

Il y a le langage à remettre en creux

 

Il y a une mare de nénuphars, des vêtements à sécher au soleil

 

et l'odeur d’essence dans le garage

 

Il y a l'ombre qui coupe la vue

 

Il y a que je suis dans de beaux draps

 

Il y a le bleu nuit sur la dentelle blanche

 

Il y a l'incandescent dans ses rêves d'enfant

 

 

 

Il y en a de plus en plus avec le temps.

 

Il y a des petits morceaux de pensées dans l'espace.

 

Il y a le mot d'avant, il y a le mot d’après. Il y a le dernier mot.

 

Il y a des lignes qui se croisent en parallèles.

 

Il y a la vie à affronter et la vie à mettre de côté.

 

Il y a pleins de désordres dans les mondes illogiques

 

Il y a des nœuds, il y a dénouement.

 

Il y a les cartables chargés de devoirs et de leçons.

 

Il y a un voile noir, ça ne se dévoilera pas, un voile noir sur toute la structure sociale.

 

Il y a une faute de lettre.

 

Il y a tout le vide à laisser tomber.

 

Il y a des couleurs qu'il faut décider du premier coup.

 

 

 

 

 

Bordures, 

 

(27 octobre 2018)

 

 

 

Les bordures de la nuit sont acides

 

Garder la lumière sur le bord de la fenêtre

 

Et voir où le la ligne se fermera

 

Les bordures du monde sont épaisses

 

Marcher à distances variables,

 

Planer au bord du vide

 

Et voir où la ligne se fermera

 

Les bordures du corps sont concaves

 

Creuser les yeux dans sa poche

 

Dormir sur les landes mains

 

Avoir les épaules sur la tête

 

Et voir où la ligne se fermera

 

Les bordures du silence sont convexes

 

Se pencher sur l’arête des mots

 

A la limite de la voix, appeler l’écho

 

Mesurer le périmètre du vide

 

Et voir où la ligne se fermera

 

Les bordures sont d’abord de mauvaises augures

 

si dures de prime abord si sûres à bâbord.

 

Le messager  de lumière

 

 

Extrait d’un entretien mené avec Pierre Martin. 

Père de Aube, jeune femme de 30 ans, 

diagnostiquée autiste Asperger.

Février 2020

 

 

Pierre Martin - Elle a son propre langage, elle invente des mots, mais moi je les comprend bien.

Elle exprime des choses par la peinture, c’est sa vision des choses. 

 

Camille Juthier - Et vous, vous arrivez à déchiffrer ?

 

PM - Oui, oui. Par contre, quelqu’un d’extérieur dira surement que ce n’est pas cohérent et structuré, mais pourtant l’idée est bien claire et je la capte bien.

 

CJ - Cette question du langage est très importante, après tout, pourquoi son langage serait moins valable que celui des autres ? 

 

PM - Oui, c’est vrai, d’ailleurs c’est ce qu’elle dit, «moi je comprend pas les autres», finalement, « pourquoi ils sont comme ça ». Elle ne comprend pas le fonctionnement des autres. 

 

CJ - La peinture c’est un moyen de connexion et de communication ?

 

PM - Oui tout à fait. Là elle est complètement dans son élément, et ensuite lorsqu’elle montre son travail elle est capable de bien échanger autour. 

 

CJ - Et vous peignez avec elle ?

 

PM - Oui et c’est ce qu’on apprécie. C’est de partager ces moments car on peint ensemble et en même temps on discute sur ce qu’on fait.

(...)

Suite au diagnostique arrivé tardivement lorsqu’elle était en seconde il y a eu mise en place d’un traitement. Donc des neuroleptiques, et au départ ça lui a fait du bien, puis ensuite il y a une accoutumance et les effets s’estompent. Au final on ne sait pas vraiment si ce traitement est bénéfique ou si au contraire il dérègle d’autres choses. 

Comment exprimer le parfum d’une fleur en peinture ? C’est difficile. Alors l’idée ce serait d’associer les mots à la peinture afin de faciliter le surgissement de sensations. Les mots mis en vrac dans la peinture avec des teintes, et c’est le cerveau qui fait ré émerger l’expérience. Moi, cette idée je l’avais mise en note, et ma fille, elle, elle a fait ça spontanément. 

 

 

Elle est très douée avec la couleur

 

CJ - Le langage par la couleur... peut-être que c’est une forme de synesthésie ?

 

 

(...)

PM - La première fois qu’on a voulu faire diagnostiquer notre fille, ça a duré 20 minutes, ils ont posé un diagnostic, et nous on a été complètement mis de côté. Notre regard n’a pas compté. Et en plus, c’est toujours la faute de la mère. Et en plus, la seule réponse qu’ils avaient c’était un traitement, et quand on leur disait qu’elle avait des effets secondaires, ils nous disaient, «non non c’est pas les médicaments». Là on a compris que le milieu était compliqué, particulier. Donc on s’est renseigné, on est allé rencontrer des associations, et en faisant nos recherches, on s’est dit qu’elle était surement autiste. Et ça a été confirmé ensuite par une autre psychologue qu’on a eu la chance de rencontrer, qui nous a compris et écouté.

 

(...)

Elle (Aube) avait rencontré un garçon Asperger et ils étaient amoureux, et ça se passait très bien. Mais il a du partir. Et je sens aujourd’hui que ça lui ferait du bien d’avoir quelqu’un. 

 

 

 

(...)

CJ - Et c’était quoi le diagnostic qu’ils avaient posé au départ ? 

 

PM - Psychose infantile.

 

Pierre Martin est Technicien en gestion d’Espaces Naturels et Aménagement Paysager (TENAP)sur le territoire de Clichy-sous-bois/ Montfermeil. Il entretient un rapport fort avec la nature et en particulier avec les forêts dont il s’occupe comme la forêt de Bondy. Lors de notre deuxième entretien, nous avons marché 3 heures dans la forêt. Nous parlions d’autisme et du langage des arbres. 

 

Pierre Martin est un artiste. Complètement autodidacte, mais touche à tout. Il peint, écrit, élabore des statments artistiques en vue de créer un langage nouveau avec sa fille autiste qu’il nomme le Motisme/ Mautisme, écrit des scénario, réalise des films...

Autisms & NEUROATYPIE Manifesto 

Une perspective ? Pour tenter d’entrevoir ce que signifierait l’acceptation totale des différences des personnes du Trouble du Spectre Autistique ou toutes autres Neuroatypie. Qu’adviendrait-il si nous étions dans une démarche de compréhension empathique de ces manières d'être au monde ? D’adaptation du réel à elles et non l’inverse ?

 

On pourrait imaginer qu'elles ne représenteraient plus que des sensorialités et des appréhensions du réel différentes, ou si tout le monde est différent, des appréhensions singulières, subjectives et originales, qui nous amènent à recréer des manières de vivre en commun. On pourrait alors imaginer que ce mot n’existerait plus et qu’il n’y aurait plus de typologies d’individu.e.s basées sur le normal et le pathologique.

Les mots «autismes» et «manifeste» ne sont pas réuni afin de faire l’apologie de l’autisme, en tout cas pas de l’autisme dans l’état actuel des choses : quand, dans le contexte de nos sociétés, il génère des souffrances et nécessite une aide pour les personnes qui les rencontre, et de surcroît, quand ces mêmes sociétés ne créent pas suffisamment d’espaces adaptés. 

 

Adopter le point de vue autistique afin de questionner nos sociétés

post-capitalistes, patriarcales et coloniales : 

 

Et si l’on envisageait le spectre autistique comme une figure poétique, comme une potentialité critique, vectrice de déconstructions et de transformations politiques, afin de déjouer les pièges pathologisants, et aborder la typologie autistique comme capable / outil de / pour abolir les normes, ou au moins pour dépasser les états coercitifs qu’elles entraînent.

 

 

Réajuster le rapport de l’humain à la «nature» : 

 

Parmi les causes présumées de l’autisme figure la pollution. L’autisme invalide l’idée que le psychisme humain serait imperméables aux évolutions environnementales. L’humain est connecté avec ce qui l’entoure. Si l’idée de «nature» doit résister alors il est aussi partie prenante de cette nature.

 

Pour les autistes, comme pour beaucoup d’autres troubles psychiques, éliminer les produits industriels de l’alimentation, peuvent aider à limiter les souffrances, les angoisses. Le psychisme et l'intestin sont liés, décentrant ainsi le siège privilégié, unique, premier et séparé de l’esprit, du cerveau au système digestif tout entier.  Et si comme les plantes, les humains avaient un cerveau dans chaque cellule, un système nerveux à l’échelle du corps ? 

 

 

L’autisme déjoue les catégories d’individuations. Dans l’expérience sensible de l’autisme, l’idée de séparation de soi et des autres, de soi et du monde, est parfois suspendue, rendant ainsi plus floue et fluide la notion de frontière et permet une autre empathie de ce qui les environne.

 

 

 

L’autisme met à mal le capitalisme : 

 

Seulement 15 à 20 % d’autistes adultes gagnent de l’argent car le monde d'u travail ne leur est bien souvent pas adapté.

 

Combien deviennent parents ? 

65 % des autistes vivent en institution, peuvent-ils y trouver l’amour ? Leur accorde-t-on le droit à la sexualité ? Dans beaucoup de cas, lorsqu’ils ne sont pas autonomes, cela ne leur est pas permis, sur fond de pathologisation, d’infantilisation et d’eugénisme.

L’autisme questionne notre rapport à la médecine, à la science et à l’autorité du diagnostic :

 

Certains scientifiques se demandent actuellement si l’on est face à une «épidémie» d’autisme ou si l’on a trouvé le moyen de mieux le diagnostiquer. Aux Etats-Unis par exemple, on est passé de 1 cas d’autisme pour 5.000 en 1975 à 1 pour 150 en 2002 et à 1 pour 42 en 2020.

 

Les théories divergentes sur les causalités de l’autisme (biologiques, environnementales, sociologiques...)  et les débats houleux qui les animent, mettent à jour les trous, les impasses que rencontre la production de la connaissance dominante - quand elle se voudrait unifiée et ferme - et mettent ainsi en cause son autorité, et la force coercitive d’une psychiatrie d’état. (Contrairement aux autres domaines médicaux, la psychiatrie ne se base pas sur des lésions ou éléments physiques, uniquement sur l’étude du comportement).

 

L’autisme révèle la misogynie sous-jacente des savoirs androcentrés, de la médecine produite par des hommes, avec comme point référent des hommes blancs cis, sous l’apparence d’une fausse neutralité. Or, l’autisme ne se manifeste pas de la même façon chez les hommes que chez les femmes, les personnes racisé.e.s et les personnes trans, de par leurs histoires et leurs éducations sociologiquement construites différemment.  Ainsi, on a longtemps pensé qu’il n’y avait pas de femme autiste par exemple, car on ne parvenait pas à les diagnostiquer, ou uniquement les cas sévères. On considérait que les femmes étaient plus durement touchées, et qu’elles avaient des retards mentaux plus importants que les hommes. 

 

Misogynie encore, lorsque pendant de nombreuses années des courants psychanalytiques théorisaient «des mères frigidaires», les accusant de manquer d’amour pour leurs enfants, et les pointant comme responsables de leur état.

 

L’autisme révèle aussi le caractère historique et la dimension idéologique des catégories. La dénomination "Asperger" par exemple, tient son nom du chercheur Autrichien proche du Nazisme, qui étudia des jeunes autistes. Les «Aspergers» intéressaient les Nazis de par leur capacité au classement, au calcul, leur besoin d’ordre, tandis que les autres enfants jugés comme non normaux et non utiles au système étaient exterminés. Aujourd’hui ces catégorisations autistiques, entre les Asperger à l’intelligence et aux dons exceptionnels et les autistes de Kanner, du nom du théoricien Américain qui étudia des cas d’autismes non verbaux à la même époque, sont récusées à cause de leur caractère hiérarchisant entre les «bons» et les «mauvais» autistes.

Enfin, l’autisme rend difficile l’établissement d’une norme de santé psychique, et rend impossible l’établissement d’une définition unique, car chaque cas peut s’exprimer différemment, suivant une typologie singulière, brouillant ainsi la limite déjà poreuse entre normal et pathologique.

 

 

L’autisme est une critique de nos manières de faire société sur un mode occidental et colonial : 

 

Il pose la critique du langage verbal comme moyen hégémonique de communication.

 

Et la critique des savoirs écrits comme supérieurs et seuls valides - critique décoloniale de la hiérarchisation des savoirs et de la dévalorisation des héritages des peuples colonisés. Le psychisme des autistes est en quelque sorte colonisé par la pensée majoritaire. 

 

 

Par la difficulté qu’ont la plupart des autistes à être familiers de leur corps, s’impose la nécessité de l’apprentissage du corps, là où dans les sociétés judéo-chrétiennes et cartésiennes, il a été délaissé au profit de la raison, de l’esprit et considéré comme impur et moins noble. 

 

 

Les autistes enfin, ont bien souvent une sensorialité très développée ou développée de manière différente, ce qui implique un accès à d’autres sphères du réel, des sphères qui sont inaccessibles aux neurotypiques. Ainsi, c’est la question de la construction de la réalité qui est posée. Les mondes des neuroatypiques ne sont pas moins vrais que le monde des neurotypiques établi en norme, mais comme ils ne recoupent pas la vision accordée par la majorité, ces mondes sont délaissés, passés sous silence, et invisibilisés.

 

Maintenant, les savoirs en partage ont à être augmentés des perceptions autistiques, neuroatypiques.

 

Remerciements à 

L'équipe des Ateliers Médicis,

Clément Postec, Cédric de Mondenard, Lamya Monkachi, Anouar Oubnichou,

& Sarah Ihler Meyer, Pierre Martin, Aube Martin...